Le Kazakhstan ne veut plus seulement transporter l’énergie, les minerais et les marchandises entre la Chine et l’Europe. Sous l’impulsion de Kassym-Jomart Tokaïev, le pays cherche désormais à faire circuler des données, héberger des infrastructures numériques et attirer les industriels de l’intelligence artificielle.
Un territoire immense, des ressources naturelles abondantes et une position géographique stratégique entre la Chine, la Russie, la mer Caspienne et l’Europe… Bienvenue au Kazakhstan. Mais désormais, le gouvernement kazakhstanais entend désormais ajouter une nouvelle couche à cette architecture : celle du numérique. Intelligence artificielle, centres de données, villes intelligentes, cybersécurité, batteries pour véhicules électriques, infrastructures ferroviaires et commerce électronique figurent désormais dans un même plan de transformation. L’objectif n’est pas seulement de moderniser l’administration ou de multiplier les services en ligne. Le Kazakhstan veut devenir une plateforme technologique régionale, capable de connecter les marchés chinois, centrasiatiques et européens.
Une diplomatie de l’IA
Le déplacement de Kassym-Jomart Tokaïev à Shanghai, les 16 et 17 juillet 2026, a permis de préciser cette stratégie. Le président kazakhstanais y a rencontré Xi Jinping, participé à la Conférence mondiale sur l’intelligence artificielle et échangé avec plusieurs groupes technologiques et industriels chinois, dont CATL, Xiaomi et China Communications Construction Company. Derrière la diplomatie officielle se dessine une feuille de route très concrète : développer les capacités de calcul, attirer des industriels, sécuriser les infrastructures, former des ingénieurs et mieux intégrer le Kazakhstan aux chaînes de valeur technologiques asiatiques. Pour Kassym-Jomart Tokaïev, l’intelligence artificielle n’est plus un simple secteur de croissance. Elle devient une infrastructure stratégique, comparable à l’électricité, aux télécommunications ou aux réseaux de transport. Cette vision part d’un constat désormais partagé par de nombreux États : l’IA ne repose pas uniquement sur des algorithmes. Elle dépend d’une pile technologique complète comprenant les semi-conducteurs, les centres de données, le cloud, les réseaux électriques, les modèles, les plateformes logicielles, les données d’entraînement et les compétences humaines. Or cette stack est aujourd’hui contrôlée par un nombre limité de pays et de grandes entreprises. Le Kazakhstan ne possède ni les capacités industrielles de la Chine ni les géants du cloud des États-Unis. Il cherche donc à se positionner ailleurs : comme un territoire d’accueil, de coopération et d’expérimentation pour l’intelligence artificielle en Asie centrale
Une position qui répond à un enjeu de souveraineté numérique. Un pays qui utilise des modèles, des serveurs et des plateformes étrangères sans maîtriser les données, les normes ou l’infrastructure sous-jacente reste vulnérable aux décisions de fournisseurs extérieurs. Le Kazakhstan veut éviter ce scénario. Astana cherche à construire une capacité nationale suffisante pour déployer l’intelligence artificielle dans les services publics, l’industrie, la logistique et les villes, tout en conservant une marge de contrôle sur les données et les usages. Le Kazakhstan ne cherche pas seulement à utiliser l’intelligence artificielle. Il veut aussi participer à l’écriture de ses règles. Tokaïev a donc proposé d’organiser à Astana la première réunion d’une future organisation mondiale consacrée à la coopération dans le domaine de l’IA. Le pays souhaite également accueillir un bureau régional pour l’Asie centrale et contribuer à un réseau d’écoles, de laboratoires et de centres d’excellence.
Cette stratégie est cohérente avec la diplomatie kazakhstanaise. Le Kazakhstan s’efforce depuis longtemps de se présenter comme un État intermédiaire capable de dialoguer avec la Chine, la Russie, l’Union européenne, les États-Unis et les puissances du Golfe.
L’intelligence artificielle lui offre un nouveau terrain diplomatique. Les débats sur la régulation des modèles, la sécurité des données, les hypertrucages, la certification des systèmes et la responsabilité algorithmique sont encore ouverts. Astana espère profiter de cette période de construction normative pour devenir un point de rencontre régional.
De l’e-gouvernement à l’État piloté par les données
Le pays dispose déjà d’une base numérique relativement avancée à l’échelle de l’Asie centrale. Le développement des démarches administratives en ligne, des paiements électroniques et des plateformes publiques a permis au gouvernement de tester très tôt la numérisation des services de l’État. Mais l’étape suivante est plus ambitieuse. Il ne s’agit plus seulement de convertir des formulaires papier en services web. Le Kazakhstan veut bâtir une administration capable d’utiliser les données et l’intelligence artificielle à grande échelle.
L’année 2026 a ainsi été proclamée Année de l’intelligence artificielle et du développement numérique. Les autorités ont également engagé la mise en place d’un nouveau cadre réglementaire, comprenant une législation consacrée à l’IA et un Code numérique. Ces textes doivent encadrer des sujets qui dépassent largement l’innovation technologique : gouvernance des données, cybersécurité, identification numérique, responsabilité des plateformes et déploiement des systèmes automatisés. Le défi sera d’éviter deux écueils opposés. Une régulation trop faible risquerait de fragiliser la protection des données et la confiance des utilisateurs. Une régulation trop rigide pourrait décourager les investisseurs et ralentir l’expérimentation.
Alatau, la future vitrine numérique du Kazakhstan ?
Le projet d’Alatau est l’un des symboles les plus visibles de cette stratégie. Cette future ville, située dans la région d’Almaty, doit devenir une zone technologique bénéficiant d’un régime juridique particulier. L’idée rappelle les zones économiques spéciales, mais avec une orientation beaucoup plus numérique : services urbains connectés, transports intelligents, fintech, plateformes de données et applications d’intelligence artificielle. Pour Astana, le projet doit servir de vitrine. Une ville intelligente permet de rendre la transformation numérique visible et tangible, contrairement à des investissements plus discrets dans le cloud ou les réseaux de données. Mais une smart city ne se résume pas à installer des capteurs et des caméras. Elle nécessite des systèmes interopérables, des infrastructures de stockage, des standards de cybersécurité et une gouvernance claire des données.
Le groupe chinois Xiaomi souhaite par ailleurs renforcer sa présence au Kazakhstan et structurer sa distribution dans l’ensemble de l’Asie centrale. Il envisage également de contribuer à la formation de spécialistes locaux capables d’assurer la maintenance et l’exploitation de systèmes avancés d’intelligence artificielle. Cette dimension est moins spectaculaire qu’une grande usine, mais elle pourrait s’avérer plus décisive à long terme. Alors, le Kazakhstan peut-il devenir le hub IA de l’Asie centrale ? Le pays dispose de plusieurs atouts pour prendre une longueur d’avance dans la région : une base énergétique importante, un marché intérieur plus développé que plusieurs de ses voisins, une administration déjà engagée dans la numérisation et une position géographique favorable. Il entretient également des relations avec de multiples partenaires technologiques, ce qui lui permet théoriquement d’éviter une dépendance exclusive.
Certes, le Kazakhstan n’est pas encore un géant de l’intelligence artificielle. Mais il cherche à occuper une place stratégique dans l’écosystème mondial : celle d’un hub régional situé entre les grandes puissances technologiques. La Chine peut fournir une partie du capital, du hardware et de l’expertise nécessaires. L’Europe peut offrir des partenariats réglementaires et industriels. Les États du Golfe peuvent contribuer au financement des infrastructures. Les entreprises locales, enfin, peuvent adapter les technologies aux besoins du marché régional. La stratégie de Tokaïev consiste à combiner ces différentes ressources sans s’enfermer dans un seul écosystème.
