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    Tagore, la machine à écrire qui peut certifier que vous n’avez pas utilisé l’IA

    Actuellement en phase de développement, cette machine à écrire, malgré son look rétro, est bien de son temps. Et elle entend répondre à un problème on ne peut plus d’actualité, en certifiant qu’un texte a été écrit sans que l’auteur ait eu recours à l’IA.

    La Tagore vient combler une longue et aveuglante absence – si vous nous passez l’oxymore. Une machine à écrire ? Oui, c’en est une. Mais attention aux simplifications : il s’agit d’une machine à écrire moderne, pensée pour les besoins de 2026. Oui, et alors ? Qu’est-ce que cela peut bien avoir de si exceptionnel ? Eh bien, contrairement à ce qu’il serait raisonnable de penser, un tel produit n’existait pas jusqu’alors ou du moins, pas sous une forme aussi conceptuellement aboutie.

    Avant de plonger dans les détails techniques, revenons sur cette fameuse absence. Les machines à écrire mécaniques, en leur temps, constituaient les compagnons indispensables de tous les métiers d’écriture, de l’écrivain au journaliste. Quand l’électronique s’en est mêlé, les machines à écrire ont su évoluer : jusqu’à la toute fin des années 1990, leur existence se poursuivait en parallèle de celle des ordinateurs personnels. Il existait, chez Panasonic, Canon ou autre, des machines dotées d’un écran LCD capables de stocker du texte sur des disquettes, et entièrement pensées pour l’écriture. Toutefois, bientôt, la concurrence de l’informatique pure a été trop forte : l’ordinateur est alors devenu l’alpha et l’omega de l’écriture, quel que soit le métier. Word s’est imposé comme une sorte de langage universel, et plus personne, ou presque, n’y a plus trouvé quoi que ce soit à dire.

    Et pourtant ! En matière d’écriture, la célèbre formule « qui peut le plus peut le moins » ne fonctionne pas vraiment. Un ordinateur sait tout faire, c’est vrai, mais c’est précisément cette accumulation de fonctions qui a fini par le rendre infréquentable dès lors que l’on cherche un environnement d’écriture dédié, protégé des notifications et des milliers de tentations qui s’engouffrent dans la première brèche d’attention venue. Car c’est bien ça, la grande faiblesse de l’ordinateur : en nous ouvrant sur le monde, en multipliant les fonctionnalités, il a engendré plusieurs générations de TDAH. Ce qui n’est pas forcément le chemin le plus serein pour écrire le roman du siècle.

    Il y a une douzaine d’années, la Freewrite a été la première véritable tentative de proposer une alternative à l’ordinateur pour tous ceux qui écrivent. Toutefois, aussi original et sympathique qu’était le premier modèle de la marque, il reposait sur une philosophie hautement contestable, reprise comme un mantra par tous les amateurs : « écris d’abord, édite ensuite ». En d’autres termes, la Freewrite n’était pensée que pour une chose : écrire au kilomètre (une approche principalement quantitative, pas très surprenante de la part d’une boite américaine), produire un premier jet de façon presque mécanique, en interdisant quasiment toute possibilité d’édition en cours de route. Quand bien même la marque est un peu revenue sur cette approche (même si très timidement), la Freewrite n’est aujourd’hui guère plus que ce qu’elle était à sa sortie, et la plupart de ses défauts (écran minuscule, édition limitée, aucun enrichissement du texte sinon en markdown, gestion de projet inexistante) demeurent.

    Depuis, le concept de « distraction free » a fait des émules, jusqu’à en devenir une vraie tarte à la crème. Pire : il est devenu une excuse pour justifier un manque de fonctionnalités. C’est vrai, ceux qui écrivent n’ont pas envie d’être déconcentrés toutes les quatre secondes. Mais ils n’ont pas signé non plus pour cette espèce d’austérité quasiment masochiste qui est devenue la norme sur les machines de ce type (qui ne sont pas légion, il est vrai).

    La Tagore (clin d’œil au prix Nobel de littérature bengalais), imaginée par le londonien Imran Haq, chirurgien ophtalmologue passionné par l’écriture, marque davantage la naissance d’un nouveau type de produits que la stricte continuité des Freewrite et consorts. Il s’agit d’un véritable environnement de travail, avec un écran suffisamment grand pour travailler dans le confort, un logiciel d’écriture/édition disposant d’un outliner (cette fonctionnalité qui permet de gérer finement le plan d’un travail d’écriture), une IA d’aide à la recherche, et peut-être plus crucialement encore par les temps qui courent, un système de certification du texte produit, prouvant que ce n’est pas Claude ou ChatGPT qui a rédigé votre futur bestseller.

    Visuellement, le produit interpelle : un capot jaune tout en courbes, qui ne cache pas sa filiation avec ses ancêtres mécaniques. D’ailleurs, Imran Haq explique que l’idée lui est venue de la machine Olivetti qui appartenait à son père. Le clavier ergonomique intégré est bien entendu de type mécanique, avec la possibilité de changer les touches (il sera donc possible, à terme, de l’utiliser en mode Azerty, ce qui ravira les frenchies). L’écran peut se ranger à l’intérieur de l’unité (ou presque : il en dépasse à peine), et se déploie à l’imitation d’une feuille de papier. Une manière plutôt rusée d’allier clin d’œil nostalgique et ergonomie.

    On pourrait trouver paradoxal qu’une machine puisse certifier que l’IA n’a pas été utilisée… tout en intégrant un assistant IA. Mais comme nous le disions plus haut, il s’agit d’un assistant pour les recherches. Car quand on écrit, on peut avoir besoin d’un renseignement extérieur… tout en se méfiant de ce gouffre sans fond qu’est un onglet ouvert dans Chrome. Dans la mesure où TagOS, le système d’exploitation de la machine, est en libre accès sur le site du constructeur pendant toute la période d’ajustement (qui devrait se poursuivre jusqu’à l’automne prochain), il nous a été permis de vérifier l’efficacité de cet assistant. Les différentes recherches se retrouvent rangées dans une section à part, et la qualité de l’information récoltée est excellente.

    La machine comporte d’autres petites touches sympathiques, comme un système de déverrouillage par empreinte digitale ou encore une bande LED à l’arrière de l’unité (dont la logique est à rapprocher du système Ambilight de Philips). L’écran ? C’est un modèle mat doté d’un traitement anti-reflet. Il ne s’agit pas d’un écran e-ink comme sur la Freewrite ou, dans un genre différent, les tablettes de type Boox ou reMarkable, mais d’un écran LCD tactile plus classique dont on nous a assuré qu’il jouerait plutôt sur les teintes chaudes. Le choix, nécessairement, a un impact sur l’autonomie annoncée, qui est de l’ordre d’une journée de travail ; d’un autre côté, la technologie LCD permet d’avoir une réactivité dont aucun écran e-ink, aujourd’hui, ne peut rêver (du moins, pas à des prix accessibles). Compte tenu du design somme toute assez peu nomade de la machine (ce n’est pas le genre de choses que l’on glisse dans son sac à dos), cette autonomie ne devrait pas être un énorme problème en pratique.

    Le véritable coup de génie est évidemment le système de certification. Entre le moment où la campagne pour le financement de la Tagore a été lancé et aujourd’hui, le monde de l’édition a été durablement ébranlé par l’affaire Thélyson Orélien et ses accusations de recours à l’IA. Ce qui pouvait ressembler à un petit bonus fonctionnel il y a encore deux mois et aujourd’hui devenu le véritable nerf de la guerre des professionnels. Mais comment cela fonctionne-t-il ? Concrètement, la Tagore apprend vos habitudes de saisie. Elle enregistre non seulement chaque appui sur une touche, mais aussi le temps que l’on met à enchaîner deux mots, deux phrases ; elle repère vos petites manies, comme le fait de revenir en arrière plus ou moins fréquemment, etc. En clair, elle établit l’ADN de vos habitudes d’écriture. Ce qui signifie que si jamais l’idée vous prenait de recopier un texte écrit par Claude ou ChatGPT, le système saurait que vous n’êtes pas en train de créer. D’après ce que nous a expliqué M. Imran Haq, la blockchain sera mise à contribution pour créer des fichiers de certification infalsifiables. Bref : avec une Tagore, les auteurs n’auront plus à gesticuler pour démontrer leur bonne foi. C’est une idée proprement fabuleuse.

    La Tagore en est encore à un stade de développement : le système est nourri par les retours des bêta-testeurs, et l’équipe de programmeurs fait preuve d’une réactivité assez exceptionnelle. La difficulté ? Répondre aux besoins essentiels sans surcharger l’interface. Faute de souris, l’ergonomie se joue entre raccourcis-clavier et commandes tactiles, et c’est un équilibre plus subtil à atteindre qu’on ne pourrait le croire. D’après ce que nous avons vu, à un peu moins d’un an du lancement officiel, on n’est pas loin du but.

    Tout comme la Freewrite en son temps, il est évident que la Tagore déclenchera certains sourires amusés, voire ouvertement sceptiques. Là est, sans doute, la malédiction des professions de l’écriture : jamais on ne s’étonnera de voir un photographe utiliser un appareil photo plutôt que son téléphone, désormais capable de prendre des clichés de très grande qualité ; mais un auteur avec une machine dédiée « alors qu’un laptop sait tout faire » ? C’est là que les choses coincent encore auprès du grand public. Mais peut-être plus pour longtemps. Imran Haq et son équipe ont moins réfléchi en entrepreneurs qu’en « philosophes de l’écriture », et c’est probablement cela qui fera la différence avec tout ce qui a pu se faire avant. Le produit, comme nous l’avons évoqué, ne sera pas disponible commercialement avant l’année prochaine, et une campagne Kickstarter est imminente (à suivre de près sur le site https://writetagore.com/, mais on vous en reparlera le moment venu). On souhaite bon courage à Tagore pour cette dernière ligne droite !

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